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Etranges étrangers

VF • Durée : 01H00
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Migrants Histoire
Documentaire Réalisé par Marcel Trillat, Frédéric Variot (France, 1969) Proposé par Rouge Productions

Dans la nuit du 31 décembre 1969 au 1er janvier 1970, cinq travailleurs noirs meurent asphyxiés dans un foyer à Aubervilliers. Dans le contexte de l’après-68, ce drame, relativement banal pour les populations prolétaires et immigrées, va connaître un retentissement national, à la fois politique et médiatique.
Au sein de Scopcolor, une coopérative fondée par des journalistes exclus de la télévision en 1968, Marcel Trillat et Frédéric Variot réalisent alors Étranges étrangers, un documentaire qui montre sans fard les bidonvilles et taudis d’Aubervilliers et Saint-Denis. Ils rencontrent des immigrés d’origine portugaise et africaine.
Composé d’images prises sur le vif et de témoignages, ce film dénonce avec force la politique alors suivie par la France en matière d’immigration. Il comprend un morceau d’anthologie : un entretien avec Francis Bouygues, patron du BTP.

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Revue de presse

Kinok : « Dans Étranges étrangers, le réel est bien là, dans toute sa brutalité et sa complexité. Il affleure essentiellement grâce au déploiement d’une parole, celle des immigrés, qui peut prendre possession du large espace qui lui est laissé. Cette parole, que l’on ne comprend pas toujours très bien, se présente dans toute sa singularité. Nous sommes devant l’évidence de l’altérité et au-delà du jugement puisque le regard n’est pas dirigé pour encadrer ou pour classifier, seulement pour rendre compte d’une certaine réalité.
La forme de l’enquête éloigne des tentations du film-tract. Si la parole des immigrés est mise en avant, s’entendent également celle des syndicalistes accompagnant les luttes de ces travailleurs invisibles, celle des maires communistes de Seine-Saint-Denis confrontés à la concentration forcée, sur leurs communes, de cette population et celle des passants compatissants ou au contraire, dédaignant ces indigènes bien heureux de s’entasser dans des caves insalubres. La séquence la plus forte rendant le point de vue de "l’autre bord" est sans aucun doute l’enregistrement d’un entretien avec Francis Bouygues. Bousculé par les questions faussement ingénues de Marcel Trillat, celui qui dit vivre "au milieu des étrangers" et donc les connaître parfaitement (88% de ses ouvriers étant des immigrés), ne met pas longtemps à lâcher de longues jérémiades sur l’instabilité de cette main d’œuvre qui cause bien des soucis à son groupe.
Tout en affirmant sa démarche militante, il s’agit de débusquer plutôt qu’asséner et cette façon de procéder - faire tomber les masques des adversaires ou pousser les opprimés à témoigner - permet au film de préserver aujourd’hui encore toute sa force. L’implication des auteurs est évidente et leur volonté de montrer des immigrés en lutte arrache ces derniers à leur éternelle image de victime. Étranges étrangers est un film éloquent et clair. Les qualités d’interviewer de Marcel Trillat, qui sait, à la manière de Marcel Ophuls, provoquer des blancs très parlants dans le discours de M.Bouygues, et qui enregistre, comme Raymond Depardon, aussi bien la parole que son refus, achèvent de convaincre de l’importance de cette œuvre de témoignage. »
Édouard Sivière

Critikart : « Traiter, pour la télévision, des sujets qui n’y étaient pas représentés : Étranges étrangers s’inscrit dans la mission que s’était fixée le magazine "Certifié exact", produit par la société de production Scopcolor. Le film va, très simplement, rencontrer les étrangers à la gare d’Austerlitz où ils arrivent avec tous leurs bagages, dans les quartiers d’Aubervilliers ou de Nanterre qu’ils occupent, puis sur les chantiers où ils travaillent. Convoquer leurs témoignages, c’est aussi conférer une existence à ceux qui sont le plus souvent relégués aux marges de la société. Filmer, interroger, c’est offrir un visage, c’est donner la parole à ceux que, d’habitude, on n’entend ni ne voit...
Sans perdre de vue qu’Étranges étrangers est filmé sur le vif, qu’il s’agit de cinéma de terrain, et que le temps fait défaut au caméraman pour composer ses cadres, on ne peut s’empêcher de penser que l’espace qu’occupent dans l’image les personnes interrogées est représentatif de leur place dans la société. Si rien ne fait obstacle à la visibilité de l’entrepreneur Francis Bouygues, filmé dans son bureau, les immigrés, eux, sont toujours cadrés de près, massés les uns contre autres, souvent masqués par des vêtements qui sèchent, pendus au plafond. Leur confinement permanent dans le cadre coïncide au peu d’espace habitable que leur pays d’accueil leur octroie.
Mais, loin d’interroger uniquement les étrangers, le film se construit selon un va et vient entre le regard qu’ils portent sur leur propre statut, et le discours que tiennent sur eux les Français qui les côtoient. Chauffeurs de taxi, policiers, employeurs, chefs de chantier, syndicalistes, élus ou voisins, parlent de la façon dont ils s’imaginent la vie des étrangers en France. À travers ces regards, sévères, paternalistes ou compatissants, le film questionne bien entendu le jugement de chaque spectateur. « Et vous, quelle place faites-vous aux étrangers dans votre pays ? », semble sans cesse nous questionner Étranges étrangers. »
Raphaëlle Pireyre

Culturofil : « Soyons clair et direct : Étranges étrangers est un film important – un document filmique précieux puisqu’il apporte énormément pour l’histoire et la mémoire de l’immigration en France...
Alors que les immigrés, les expatriés de tous horizons (Mali, Algérie, Espagne ou Portugal) arrivent en France pour fuir le chômage, la misère ou l’oppression, qu’ils représentent déjà 10 % de la population active de l’époque, Marcel Trillat et Frédéric Variot font le choix de leur donner la parole, de montrer leur visage jusque-là anonymes et surtout de mettre à jour leurs terribles conditions de vie. À contre-courant des discours officiels, de l’indifférence ou du racisme ambiant et non avoué d’une partie de la population française, ces cinéastes ont courageusement réalisé avec Étranges étrangers un film révoltant dans lequel la véracité des images et des témoignages s’opposent au cynisme et aux mensonges des puissants.
Édifiantes et terribles, les prises de vue réalisées par ces cinéastes engagés révèlent les paradoxes de la patrie des Droits de l’Homme vis-à-vis des étrangers : sous-sols miteux, ghettos boueux, marchands de sommeil et patrons voyous, immobilisme et attentisme du pouvoir en place… Le paysage peu reluisant de l’époque interpelle, choque, révolte, avec la révélation de ces conditions de vie inadmissibles réservées aux étrangers dans les décennies soixante/soixante-dix.
L’interview d’André Karman, maire d’Aubervilliers, est à ce titre un passage majeur de ce documentaire, puisque l’élu communiste fustige la responsabilité des politiques, du patronat, et des pays exportateurs de main d’œuvre, tous complices et responsables de la ghettoïsation d’expatriés traités comme du bétail. On retiendra d’ailleurs ces plans saisissants dans lesquels les bidonvilles boueux côtoient les barres d’immeubles fraîchement érigées en arrière-plan. On connaît la suite avec les politiques urbaines désastreuses qui ont conduit à l’appauvrissement et à la stigmatisation des banlieues et de leurs habitants…
Révoltant mais indispensable, ce film mérite d’être redécouvert puisqu’il nous rappelle que la France aura toujours une dette envers ces millions d’anonymes qui ont tout quitté pour une vie et un avenir meilleurs. »
Willy Gilboire

Aussi réalisé(s) par Marcel Trillat, Frédéric Variot

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